Et si nous écoutions les lycéens ?
Publié le 14 octobre 2026
Et si nous écoutions les lycéens ?
Depuis quelques jours, le mouvement lycéen change d’échelle. Parti de quelques établissements de la région parisienne, il s’est étendu à de nombreux territoires et à des établissements très différents ainsi qu’à des universités.
Jeudi 1er octobre, les blocages et manifestations se sont multipliés, tandis que les incidents et les affrontements prenaient également de l’ampleur. Le pouvoir est dans l’embarras face au risque de bavures policières, et craint de voir le mouvement déraper en émeutes ou s’agréger à d’autres colères sociales.
Il peut être tenté de jouer le pourrissement et impute déjà ces manifestations à des manipulations politiques. Des agitateurs chercheraient à « mettre le feu aux poudres ».
Outre que cette explication est injurieuse pour les lycéens, elle oublie que pour que le feu prenne, il faut déjà qu’il y ait une poudrière… Et si on écoutait plutôt les lycéens ?
Qui aurait pu prédire ?
La dégradation des conditions de travail et d’études dans certains lycées est déjà ancienne. Les professeurs non remplacés et les classes chargées sont le résultat d’un manque de moyens.
La lourdeur des emplois du temps et le stress lié à Parcoursup sont la conséquence de la réforme du lycée initiée par le ministre Blanquer. Les locaux dégradés, la chaleur en cette rentrée caniculaire sont à mettre quant à eux sur le compte des régions qui n’ont pas pu ou su suffisamment investir.
Le mouvement actuel ne sort donc pas de nulle part. Oui, des organisations politiques peuvent chercher à accompagner, structurer ou l’amplifier. C’est leur rôle et cela mérite d’être observé. Mais cela ne signifie pas qu’elles ont créé les raisons de la colère.
Il faut se méfier de la facilité avec laquelle on se moque aujourd’hui de certaines de leurs revendications. Des toilettes propres, des enseignants présents, des bâtiments dignes, des classes moins chargées : cela peut paraître dérisoire à ceux qui travaillent ou ont étudié dans de bonnes conditions, mais ça ne l’est pas pour ceux qui manifestent aujourd’hui.
Nous demandons aux lycéens d’apprendre la citoyenneté, mais nous leur proposons une démocratie scolaire réduite à de rares élections de délégués
On entend également que leurs revendications seraient trop dispersées ou insuffisamment construites. Encore faudrait-il donner les moyens à cette jeunesse d’une véritable expérience de la démocratie. Nous demandons aux lycéens d’apprendre la citoyenneté mais, trop souvent, nous leur proposons une démocratie scolaire réduite à de rares élections de délégués – au sein d’instances où ils ont parfois le sentiment que les décisions sont prises d’avance.
L’école prétend émanciper. Elle ne peut pas, dans le même temps, considérer l’engagement politique des jeunes comme une anomalie.
Ce manque de confiance à l’égard de la jeunesse interroge donc la manière dont fonctionne le système éducatif. Le métier des enseignants repose précisément sur cette confiance qui permet de mener à l’émancipation des élèves. Mais cela ne peut se confondre avec de l’angélisme.
Il y a plusieurs jeunesses et plusieurs réalités derrière les images que nous voyons depuis quelques jours. Il y a des lycéens qui bloquent leur établissement, organisent une assemblée, rédigent des revendications et manifestent. Il y en a d’autres qui les rejoignent.
Il y a aussi des jeunes qui ne sont pas scolarisés dans les établissements concernés et qui peuvent profiter d’une situation de désordre pour casser, voler ou affronter les forces de l’ordre. Toutes les violences, bien sûr, ne peuvent être mises sur le compte de la seule colère sociale.
Les incendies, les dégradations, les agressions contre des personnels éducatifs ou les provocations vis-à-vis les forces de l’ordre doivent être condamnés.
J’ai connu ces moments où des lycéens qui s’organisaient se retrouvaient pris entre plusieurs violences : celle de certains adultes, celle de certains jeunes venus « engrener » les autres. Et, parfois, celle d’une intervention policière qui faisait basculer une situation déjà tendue. Dire cela ne revient pas à déconsidérer une mobilisation. C’est au contraire la prendre au sérieux.
Il faut également se garder de réduire les jeunes qui commettent des dégradations au qualificatif de « barbares ». Une partie de ces violences s’inscrit dans des trajectoires de relégation sociale et territoriale, dans des expériences de mépris.
Comprendre n’est pas excuser. Mais condamner sans chercher à comprendre ne permet pas davantage de résoudre quoi que ce soit.
Ce que les débordements révèlent
La surdité face aux revendications n’est pas la seule explication de la violence. Les revendications ordinaires sont moins spectaculaires qu’une poubelle en feu, qu’une vitrine brisée ou qu’un affrontement avec la police.
Ce sont précisément ces images qui attirent les caméras et circulent le plus rapidement sur les réseaux sociaux. Le risque est alors de fabriquer une représentation du mouvement dans laquelle la violence devient le mouvement lui-même. On ne montre donc pas seulement une mobilisation : on contribue aussi, parfois, à la fabriquer comme spectacle. Cette « spectacularisation » est devenue la marque de tous les mouvements sociaux. Les agriculteurs font bien pire !
Ce ne sont donc pas seulement les débordements qui devraient nous inquiéter aujourd’hui, mais ce qu’ils révèlent.
Derrière les revendications que l’on dit « confuses », il y a surtout un sentiment : celui de ne pas être entendu, de ne pas être considéré, parfois même d’être méprisé
Derrière les revendications que l’on dit « confuses », il y a l’angoisse de l’orientation, la compétition scolaire, les inégalités sociales, la conscience du déterminisme social, la ségrégation sociale, l’écoanxiété, l’incertitude face au monde du travail et le sentiment que la promesse républicaine d’ascension sociale n’est plus tenue.
Il y a surtout un sentiment que l’on retrouve dans beaucoup de témoignages : celui de ne pas être entendu, de ne pas être considéré, parfois même d’être méprisé. C’est peut-être le véritable point commun entre des jeunesses pourtant très différentes.
On peut soutenir les revendications des lycéens et condamner les violences. On peut comprendre les trajectoires sociales qui conduisent certains jeunes à la violence sans excuser leurs actes. On peut être attentif aux tentatives d’instrumentalisation politique sans imaginer qu’elles auraient créé leur colère.
Surtout, on peut refuser de confondre le mouvement avec ses débordements. Car la réponse à cette crise ne peut pas être seulement policière. Elle ne peut pas non plus consister à attendre l’essoufflement en espérant pouvoir remettre le couvercle sur la cocotte-minute prête à exploser. Jusqu’à la prochaine fois ?
Les jeunes attendent des réponses à la mesure des enjeux : une école moins inégalitaire et qui offre des conditions d’apprentissages plus sereines. Les pistes sont connues. Le véritable danger n’est pas que la jeunesse se politise. C’est qu’elle finisse par ne plus croire que la politique puisse changer quelque chose.
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